La Maison de Verre

Classée aux Monuments Historiques, la Maison de Verre de Pierre Chareau est un édifice emblématique de l’architecture moderne française. Considérée par le New York Times comme « The best house in Paris », cette œuvre majeure des années folles influence aujourd’hui encore de nombreux architectes : rétrospective.

1928 – Paris – 7e arrondissement

Le Docteur Jean Dalsace, gynécologue réputé, est propriétaire d’un hôtel particulier situé au 31 de la rue Saint-Guillaume dans le quartier de Saint-Germain-des-Prés. Il souhaite démolir l’édifice vieillissant afin de construire à la place un bâtiment neuf. Pour cela, il fait appel à l’un de ses amis Pierre Chareau. Inclassable, ce dernier est tout d’abord décorateur, dessinateur de meubles, puis architecte d’intérieur ou architecte tout court. Il fait partie de ce qui est appelé à l’époque, l’avant-garde. Ses meubles reflètent le caractère moderne. Ce sont des meubles d’inventeur, composés d’éléments métalliques articulés, que l’on retrouve dans les décors des films de Marcel L’Herbier. Les époux Dalsace souhaitent donc supprimer l’immeuble et construire à la place une maison neuve. Mais le troisième étage sous combles est occupé par une dame âgée. Celle-ci, refusant de quitter les lieux, vient contrarier les projets de démolition. Pierre Chareau, tire profit de cette contrainte pour accomplir une prouesse monumentale. Aidé en cela par Bernard Bijvoet, architecte néerlandais, et Louis Dalbet, artisan ferronnier, il conçoit une transformation profonde du bâtiment. Les deux premiers niveaux sont évidés. Une montée d’escaliers est épargnée sur le côté afin de desservir le dernier étage, conservé en l’état. La nouvelle construction s’insère dans l’espace de ce fait dégagé. L’architecte dessine alors une structure translucide qui se glisse sous le 3e étage et avance sur la cour.

La lumière entre

En premier lieu dessinateur de mobiliers et de luminaires, il n’est pas surprenant de constater que Pierre Chareau aborde l’architecture avec une préoccupation toute particulière pour la question de l’éclairage. Transcender la lumière constitue son premier parti pris. La décision est prise de faire tomber la façade. Tous les murs d’origine sont abattus en ne conservant que la structure métallique et en créant un interface constitué de pavés de verre soutenu par un canevas de métal. Cette idée, remarquablement novatrice pour l’époque, présente le double avantage d’agrandir considérablement l’espace intérieur et de permettre un apport de lumière tout à fait grandiose. Chaque pavé de verre est sélectionné avec un soin méticuleux afin d’assurer la meilleure diffusion de lumière possible. En effet, les briques de verre, de forme galbée, présentent une intensité lumineuse variable. La luminescence est très forte au centre et plus faible en périphérie. Côté rue, la façade n’offre aucune ouverture. C’est un mûr aveugle. Les briques de verre sont translucides mais pas transparentes. Telle une enveloppe cristalline, ce pan de verre n’est pas sans évoquer un écran de cinéma. Un visiteur s’écriera : « La maison de Chareau est cinématographique ». Produit industriel fréquemment utilisé dans les espaces publiques ou les sous-sols pour que filtre la lumière naturelle, le pavé de verre devient ici le matériau premier d’une construction de luxe. Cette affluence de lumière naturelle, voulue par l’architecte, se décrypte aussi à l’analyse du caractère du propriétaire, Jean Dalsace. Le docteur est très attentif aux questions d’hygiène. L’intérieur de la bâtisse est ainsi mis au net et respire la clarté. Le mobilier est démontable pour être lavable. Cette préoccupation se retrouve dans l’escalier dont chacune des marches est mobile afin d’en faciliter le nettoyage. Les tapis, punaisés au sol, aisément dépoussiérables, répondent à la même nécessité.

La machine à vivre

Le schéma de circulation de la maison, lui aussi, est modulable. Il n’y a pas de mur porteur, seules des cloisons que les habitants peuvent organiser à leur guise pour nuancer l’espace. Le rez-de-chaussée, dévolu au travail, accueil le laboratoire, le bureau, la salle d’examen ainsi que la salle d’attente. Des panneaux coulissants isolent le cabinet médical des espaces privatifs le jour. La nuit, un éclairage indirect original est fourni par des spots et projecteurs orientés vers la paroi de verre qui diffuse la lumière artificielle. Un étage supplémentaire est créé afin d’accroître la surface habitable. Un grand escalier métallique aux marches de caoutchouc donne accès au premier étage. C’est un élément d’apparat au caractère monumental. Les invités accèdent ainsi au grand salon, situé sur l’avant de la maison, derrière l’écran de verre : une pièce aux dimensions imposantes qui évoque un atelier d’artiste. Engrenages, manivelle et ventaux apparents constituent un système de ventilation conforme à l’identité industrielle du lieu. Les escaliers, armoires, portes, attestent d’un travail du fer des plus émérites. La maison est une machine. C’est un joujou ingénieux garni d’inventions originales témoins de l’abondante production de l’architecte-décorateur. L’arrière est réservé aux pièces intimes : le boudoire, les chambres donnent sur le jardin privatif. Contrairement à la façade sur cour, l’arrière de la maison offre de larges ouvertures vitrées. La brique de verre reste la matière première. Mais celle-ci alterne avec de grandes fenêtres ainsi q’une terrasse. La maison s’ouvre enfin sur le dehors.

Une perle de l’architecture parisienne

Au moment où d’autres architectes réfléchissent en termes de productivisme et de standardisation, Chareau signe une oeuvre d’exception réservée à une élite fortunée. Par bien des aspects la Maison de Verre constitue l’illustration parfaite des fondements de l’architecture contemporaine. Les lignes industrielles, le choix d’un matériau brut : le verre, la structure apparente… L’anatomie de la demeure est mise à nue. Partout, l’ossature du bâtiment est présente. L’armature – poutres et poutrelles repeintes en rouge – est révélée et appuie l’architecture. Les tuyaux et canalisations restent visibles et prennent part à la décoration, telles les artères de la bâtisse. Pierre Chareau, réputé parmi les architectes modernistes, fut avec Le Corbusier l’un des pionniers à adopter des matériaux tels que le verre et l’acier. Il signe ici son œuvre maîtresse. La Maison de Verre est reconnue comme part du patrimoine architectural français du 20e siècle et répertoriée aux Monuments Historiques depuis 1992.

La maison révolutionnaire

Membre du Parti communiste français, le maître des lieux fit par la suite changer la salle de séjour en salon. On dit que la maison était régulièrement fréquentée par des personnages illustres, artistes surréalistes, poètes ou intellectuels tels Walter Benjamin, Paul Éluard, Louis Aragon,  Jean Cocteau, ou encore Pablo Picasso et Joan Mirò, notamment. De Walter Benjamin nous tenons cette citation qui marque assurément le caractère de cette réalisation en avance sur son temps : « Vivre dans une maison de verre est, par excellence une vertu révolutionnaire. »

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